Pourquoi tant de gens n’aiment pas Noël : la face cachée des fêtes de fin d’année


LE PLUS. L’heure fatidique du réveillon approche et sur votre front perlent des gouttes de sueur et d’appréhension. Car Noël n’est pas toujours un moment de retrouvailles familiales enchanteresses. Mais pourquoi tant de gens n’aiment pas Noël ? Réponse avec Sébastien Dupont, auteur de l’ouvrage « Seul parmi les autres : le sentiment de solitude chez l’enfant et l’adolescent ».

Tout le monde n’aime pas Noël…

Les fêtes de Noël font partie des moments de l’année où les individus se disent les plus affectés par le sentiment de solitude. On n’ignore plus la détresse que peuvent éprouver les hommes et les femmes pour qui les liens sociaux se sont dénoués et qui n’ont personne avec qui célébrer cette fête partagée par le plus grand nombre. Le fait d’assister, de l’extérieur, à la frénésie et aux réjouissances de cet événement qui réunit les autres peut en effet exacerber le sentiment d’exclusion de ceux qui se sentent déjà isolés au quotidien.

Depuis plusieurs décennies, de nombreuses associations, à commencer par SOS Amitié, se proposent d’écouter, d’entourer ou de visiter les personnes qui souffrent d’isolement en cette période de l’année. Elles sollicitent leurs bénévoles, renforcent leurs effectifs, organisent des moments de convivialité… Le célèbre film de Jean-Marie Poiré « Le Père Noël est une ordure » (1982) a participé à faire connaître au grand public – par le biais de l’humour – ce problème de société et l’action des associations.

Se sentir seul dans un repas de famille

Moins connue est la solitude que peuvent éprouver des individus au cœur même de leur famille. Il ne s’agit plus alors de personnes socialement isolées ; certaines sont même très entourées et enchaînent de multiples repas de Noël en quelques jours.

Pour mieux comprendre ce phénomène, il faut bien distinguer le sentiment de solitude (la solitude « ressentie ») de l’expérience d’être objectivement seul ; un individu peut aussi bien se sentir seul dans l’isolement réel que dans une foule, au cours d’un repas de famille ou d’amis, au sein de son couple, entouré par ses collègues de travail…

Parmi les personnes qui sont particulièrement sensibles au sentiment de solitude – notamment les adultes dépressifs –, nombreuses sont celles qui déclarent que c’est paradoxalement lorsqu’elles sont entourées que ce sentiment est le plus vif. Il s’agit alors du sentiment de ne pas être aimé, de ne pas être reconnu, de ne pas être compris… Le sentiment de solitude est également indépendant de la richesse « objective » du réseau relationnel de chacun : les personnes qui se sentent les plus seules ne sont pas nécessairement celles qui ont le réseau social le plus pauvre, et vice versa.

Fête familiale et contrainte rituelle

C’est sur cette dimension psychologique qu’agissent les fêtes de Noël. Dans nos sociétés largement déritualisées, elles restent parmi les dernières célébrations qui sont respectées par le plus grand nombre.

Elles se sont imposées comme les fêtes familiales par excellence (plus encore que les anniversaires ou le réveillon du nouvel an, qui peuvent être célébrés entre amis). La disparition progressive de leurs significations religieuse (la célébration de la Nativité) et légendaire (la fable du Père Noël, des lutins, du traîneau…) en fait une fête essentiellement relationnelle et affective, privée de toute référence tierce ou transcendante.

Noël est ainsi le moment de l’année socialement déterminé où chacun est amené à célébrer ses liens familiaux, c’est-à-dire ses liens filiaux (qu’il n’a pas choisis) et/ou conjugaux. Au cours de ce rituel, les individus peuvent aussi bien partager des témoignages d’affection, d’estime et d’attention qu’éprouver avec intensité les manques ou les conflits qui affectent leur famille ou leur couple. Dans le deuxième cas, la contrainte rituelle peut accentuer ces sentiments négatifs : c’est à ce moment et pas à un autre que chacun doit se réjouir d’être parmi les siens et d’échanger des cadeaux.

Les enfants ne sont pas épargnés par cette pression psychologique de Noël. Étant donné qu’ils croient de moins en moins au Père Noël, la fête perd sa médiation symbolique et devient un enjeu affectif majeur dans la relation directe parents/enfants. Chaque enfant peut ainsi s’angoisser de savoir s’il est assez aimable ou assez gentil pour mériter non pas l’amour du Père Noël (figure abstraite et lointaine), mais bien celui de ses parents eux-mêmes.

Injonction sociale à s’aimer

Lorsqu’une personne se sent mal aimée ou mal reconnue par certains de ses proches, cette situation sociale la confronte brutalement à ses ressentiments. Des sourires forcés, des démonstrations d’affection surfaites, des cadeaux impersonnels ou mal choisis font apparaître au grand jour des distorsions familiales qui restent soigneusement cachées tout au long de l’année.

L’imaginaire collectif qui entoure Noël et que nourrissent abondamment les médias fait par ailleurs de cette fête un idéal de convivialité et de reconnaissance mutuelle difficilement atteignable. Et même dans le cas où une famille est parvenue à organiser une célébration proche des modèles imposés par les films et les publicités, ses membres ne peuvent-ils par ressentir des sentiments mélangés (bien décrits par le sociologue Erving Goffmann), comme celui d’avoir « joué un rôle » dans une « mise en scène » qui étouffe, plus qu’elle ne suscite, l’expression des sentiment authentiques ?

L’injonction sociale à s’aimer qui entoure Noël, paradoxalement propice à susciter déceptions et sentiments de solitude, explique peut-être pour partie le désamour qu’expriment de plus en plus de personnes envers cette fête difficilement contournable.

Par Sebastien Dupont
Psychologue

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