Charcot, Freud et l’hypnose. Histoire de la psychanalyse


Par Chawki Azouri  | OLJ

La rencontre de Freud avec Charcot fut déterminante pour la naissance de la psychanalyse. Charcot_experience_histeric-hipnotic

Jean Martin Charcot (1825-1893) était doté d’une personnalité hors pair. On le considérait comme le plus grand neurologue de son temps. Médecin des rois et des princes, on venait le consulter du monde entier. Anatomopathologiste de formation, Charcot est d’abord nommé interne à l’hôpital de la Salpêtrière, puis en 1862, alors qu’il avait 36 ans, on lui confie en tant que médecin-chef la direction de l’un des plus grands services de l’hôpital. Son intérêt pour l’hystérie commença en 1870, lorsqu’on lui confia un service spécial de femmes convulsives. Il observait des convulsions d’origine épileptique et d’autres, par « contagion », chez des femmes hystériques. Il établit la distinction entre convulsions épileptiques et convulsions hystériques, et finit par s’intéresser plus particulièrement à l’hystérie. La fameuse grande crise hystérique porte son nom jusqu’à nos jours : « L’hystérie à la Charcot ».
À Vienne, déçu par Theodor Meynert (1833-1892), neurologue et patron de la psychiatrie viennoise chez qui il fit un stage de cinq mois en 1883, Freud cherchait un maître. Meynert ne reconnaissait pas l’hystérie comme maladie, mais comme une simulation. Quant à l’hypnose, il la prenait pour du charlatanisme. Or, c’était bien le terrain sur lequel avançait Charcot. Grâce à l’hypnose, Charcot démontrait que les symptômes hystériques pouvaient être induits par l’hypnose, de même que l’hypnose pouvait les guérir. C’était ce qu’il fallait à Freud pour s’enthousiasmer et demander une bourse pour aller à Paris. Il y fit un stage à la Salpêtrière entre octobre 1885 et février 1886. Il écrivit à sa fiancée qu’il était « heureux d’être le subordonné de cet homme ».

Cette conviction de Freud d’être inférieur à Charcot a une très grande importance. L’idéalisation de Charcot est l’effet, chez lui, d’un mouvement transférentiel qu’on retrouvera par la suite dans sa relation avec Wilhelm Fliess, relation qui verra la naissance de la psychanalyse et qui est considérée comme « l’analyse originelle » (Octave Mannoni). Mais au-delà de la très grande personnalité de Charcot, ce mouvement transférentiel était induit également par le savoir de Charcot sur l’hystérie et l’hypnose.

Comment une parole dite par l’hypnotiseur pouvait-elle s’incarner dans le corps ou la mémoire du patient hypnotisé ? Comment la phrase « vous avez le bras paralysé » pouvait-elle entraîner la paralysie du bras du patient ? Comment en mettant une pièce de monnaie sur la main du patient et en lui disant « cette pièce sort d’un four » cela pouvait-il entraîner une cloque ? En plus, la prescription post-hypnotique mettait en évidence une mémoire autre que la mémoire consciente, une mémoire oubliée. L’hypnotiseur donnait un ordre à la personne hypnotisée : « Vous allez demain, à 13h00, sur la place de la Concorde et vous ouvrez votre parapluie. Et vous oublierez le contenu de cet ordre de même que la personne qui vous l’a donné. » Le lendemain, la personne hypnotisée allait sur la place de la Concorde à 13h00 et ouvrait son parapluie, sans savoir pourquoi.

Augustine
Augustine pendant une crise d’hystérie

En observant tout cela, Freud était passionné. Charcot lui donnait, pour la première fois, la possibilité de comprendre le passage du psychique au somatique et vice versa, passage que, par la suite, Freud appellera « Hystérie de conversion ». Ainsi, une parole pouvait produire un symptôme hystérique, sans lésion organique. Pareillement, un symptôme hystérique pouvait être levé par une parole. De même, il pouvait observer en acte une mémoire inconsciente, qu’il allait appeler quelques années plus tard l’inconscient.

Le troisième élément que Freud allait découvrir auprès de Charcot, c’était la sexualité comme cause des symptômes hystériques. Charcot n’en parlait pas dans ses démonstrations publiques à la Salpêtrière, il en parlait dans les réceptions privées qu’il donnait chez lui tous les mardis. Mais déjà, l’attitude des hystériques hypnotisées par Charcot à l’hôpital évoquait les crises de possession et les extases mystiques. Le sexe était bien là, à qui voulait le voir. Charcot le voyait bien, mais ne pouvait pas en parler publiquement. Dans l’une des réceptions privées du mardi, Charcot répliqua à un élève qui l’interrogeait sur les symptômes hystériques d’une femme orientale : « Mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours…toujours…toujours. »

Conversion hystérique ou passage du psychisme au somatique, existence d’une mémoire oubliée mais éminemment active comme le montrait l’hypnose et cause sexuelle des symptômes hystériques, voilà ce que Freud apprit dans son stage chez Charcot à la Salpêtrière, et qui allait devenir la base même de sa théorie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s