La psychanalyse peut-elle encore guérir ?


Par Pascal Senk

Conçue au début du siècle dernier, l’invention freudienne est impossible à évaluer dans les cadres statistiques et comptables qui prédomine aujourd’hui. Pourtant, elle persiste et signe.

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À l’heure des découvertes scientifiques sur le cerveau ou l’intestin, du «tout-comportemental» en psychologie, on peut, comme cela a été le cas pour Michel Onfray ou les auteurs du Livre noir de la psychanalyse, s’interroger sur les apports «réels» de l’invention freudienne. Et comme ce processus repose sur l’idée qu’une partie – inconsciente – de nous-mêmes et de l’analyste nous échappe, il reste impossible à évaluer dans les cadres statistiques et comptables prédominant aujourd’hui.

Il est une autre évolution préjudiciable à la thérapie analytique: à l’origine, Sigmund Freud la désignait comme une voie de salut pour les névrosés, personnalités empêtrées dans des diktats refoulés et incapables, seules, de se libérer d’une éducation ou une société qui les muselaient. Or, en 1980 déjà, le psychiatre californien Irvin Yalom notait cette évolution des troubles: «Les syndromes névrotiques classiques se sont raréfiés. (…) Le patient d’aujourd’hui est davantage aux prises avec la liberté qu’avec des pulsions refoulées.»

Approche réactivée par les maux de notre époque

Et pourtant… Oui, la vieille dame indigne conçue au début du siècle persiste et signe. À l’hôpital Robert-Debré, par exemple. Samuel Dock, psychologue clinicien et psychothérapeute d’inspiration (très) analytique, y exerce au service de médecine de l’adolescent. «Je reçois ces jeunes patients perdus qui ont fait le tour des autres services et qu’aucune approche n’a pu, jusque-là, aider», explique-t-il.

Ces patients «irréductibles» à tout traitement souffrent le plus souvent de troubles psychosomatiques: obésité rétive aux régimes, douleurs intestinales handicapantes sans explication biologique, mutisme sans cause physiologique…

La consultation de Samuel Dock, qui ne propose rien d’autre que la «thérapie par la parole», est très demandée. En cardiologie pédiatrique, il avait aussi eu la charge d’accompagner des parents ayant perdu un enfant. Pour lui, qui vient de publier avec Marie-France Castarède Le Nouveau Malaise dans la civilisation (Éd. Plon), la force de cette approche est plus que jamais réactivée par les maux de notre époque: pauvreté des rencontres, fragilisation du sentiment d’identité, tentative de combler systématiquement le manque du patient au lieu d’en faire une opportunité de changement…

«Je sais que la disponibilité d’écoute que j’offre devient très rare, estime-t-il. Pendant quarante-cinq minutes, je suis un “clinicien à mains nues”. Nous sommes des êtres de langage et ce temps d’échange s’appuie sur cette seule vérité: j’écoute mon patient parler… ou avoir besoin de se taire.»

«Les mots sont la matière même de l’être parlant, c’est pourquoi la psychanalyse produit de tels effets»

Jean-Marc Savoye, auteur

Une «cure par la parole» qui, pour certains, dure des années: c’est le cas de Jean-Marc Savoye. À l’instar d’un Pierre Rey ou d’une Marie Cardinal qui le firent en leur temps, il raconte son long «voyage» en psychanalyse (trois tranches, trois analystes différents, près de vingt ans sur le divan…). Son livre – Et toujours elle m’écrivait(Éd. Albin Michel) – est en soi une petite révolution puisque son dernier psychanalyste, Philippe Grimbert, brise la sacro-sainte règle de la confidentialité et éclaire de son regard les moments clés de cette aventure intérieure. Et lui aussi d’insister sur la puissance du langage pour «guérir»: «Les mots sont la matière de l’analyse, rappelle-t-il. Mieux encore, ils sont la matière même de l’être parlant, c’est pourquoi la psychanalyse produit de tels effets: elle modifie l’assemblage dont nous sommes constitués de la même façon que le remplacement d’un terme par un autre donne à la phrase tout son sens. Oui, êtres de parole, nous sommes faits de mots comme l’arbre est fait de bois.» Le parcours de Jean-Marc Savoye avance, en effet, à coups de noms entendus de manière soudain nouvelle, de lettres jamais lues, de phrases prononcées par son analyste… qui le mèneront au dépassement de ses plus pénibles entraves.

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«Celui qui ne s’angoisse pas devant l’angoisse»

Samuel Dock se rappelle aussi de cet adolescent d’origine tibétaine et très isolé qui ne parlait pas du tout au début de la thérapie. «Je suis resté plusieurs séances à l’écouter ne rien me dire… Petit à petit, il s’est rendu compte que ma présence ne l’envahissait pas. Et sa parole a pu se développer. Aujourd’hui, il entretient des rapports aux autres solides et réussit bien en cours.»

Mais pourquoi cette parole – ou non-parole – en séance peut-elle autant libérer aujourd’hui? «La perte de contact direct avec l’autre, du fait des outils technologiques, nous amène d’une certaine manière à le désapprendre, estime le psychologue. Et les psychanalystes n’offrent ni comprimés à avaler ni exercices ou conseils qui agiraient comme les prothèses narcissiques que notre société nous pousse à consommer: ils restaurent l’espace d’existence.»

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