Boris Cyrulnik « Il faut apprendre à ritualiser sa colère »


Pour le neuropsychiatre, le caractère biologique, affectif et culturel de la colère place cette émotion universelle parmi les plus complexes qui soient. Euphorisante ou nocive ? Perverse ou juste ? Avec la colère, rien n’est simple. Mais tout, ou presque, s’explique. Par Laurence Haloche

boris

Nous connaissons tous la colère. Est-ce une émotion universelle?

Boris Cyrulnik : C’est une émotion naturelle et universelle qui ne concerne pas seulement les hommes. Darwin est l’un des premiers à avoir étudié l’expression de la colère dans le monde vivant. Que l’on soit chien, oiseau, mammifère supérieur, être humain, on ressent cette émotion au même titre que la joie et la tristesse. L’expression des émotions participe au processus archaïque de la survie. Physiquement, l’homme n’est pas le plus performant : il court moins vite que beaucoup d’animaux, ne nage pas très rapidement, voit moyennement bien… C’est parce que les hommes ont eu peur qu’ils ont appris à fuir ou à combattre et qu’ils ont pu survivre.

La colère survient dès les premiers mois de la vie. Quelles en sont les raisons?

Boris Cyrulnik : Tout commence in utero. On le voit à l’échographie. C’est biologique. Lorsqu’un bébé est bien, il sourit. A l’inverse, lorsque la mère est stressée, fatiguée ou que le liquide amniotique est pollué par la cigarette, il grimace. Certains disent même qu’il pleure… Il a, en tout cas, des mimiques faciales semblables à celles qu’il exprimera plus tard quand il pleurera. Dès la naissance, l’enfant manifeste l’expression des émotions fondamentales et archaïques : il est bien, c’est le plaisir ; il ne l’est pas, c’est la colère. Imaginez son inconfort en passant d’un monde protégé à un environnement inconnu où la température passe à 20 °C/25 °C, où son corps sèche, où la lumière et les bruits l’agressent… Pour un bébé, dont les sensations sont binaires, tout ce qui n’est pas plaisant est agressif. Alors, il réagit, pleure, pique une rage ! Autant de manifestations immédiatement interprétées en fonction de la culture, qui reste un puissant déterminant.

Pour les freudiens, la colère provient de la toute petite enfance où les colères rentrées n’ont pu s’exprimer. Quel rôle les débuts de la vie jouent-ils dans l’expression future de cette émotion?

Boris Cyrulnik : Si sa mère est morte ou si elle est très dépressive, le bébé va souffrir de ce qu’on ne s’occupe pas de lui, qu’on ne lui parle pas, qu’on ne l’éduque pas. Cette carence affective sensorielle précoce donne des enfants, puis des adultes bagarreurs, violents… Ils n’ont pas mis en place le dispositif neurologique d’origine relationnel qui leur permettrait d’apprendre à inhiber la pulsion. La résilience neuronale permet de rectifier ce manque d’inhibition préfrontale en proposant notamment une niche éducative, un substitut familial… Mais il ne faut pas attendre trop longtemps. Actuellement, en France, on constate des défaillances à tous les niveaux du développement neurologique, affectif, verbal et culturel. Au niveau neurologique, les bébés sont de plus en plus seuls. Ce qui explique en grande partie l’impulsivité dans les écoles. Soumis à leurs émotions, à une colère qu’ils ne savent pas contrôler, les gamins passent à l’acte, frappent, mordent, insultent le prof… Le parcours affectif des enfants est moins sécurisé, les figures d’attachement, moins stables… Les progrès de notre civilisation poussent au changement, à un redémarrage fréquent de l’évolution personnelle. Elever un enfant, c’est l’aimer, lui apprendre les mots pour exprimer ses émotions, l’éduquer. L’interdit a une fonction structurante affective. Au début des années 90, nous avions engagé à l’université de Toulon des études sur les enfants qui battent leurs parents. Aujourd’hui, Québécois, Japonais et Américains confirment ces observations. En France, on évalue à 1 % le nombre de parents battus par leurs enfants. C’est beaucoup !

De toutes les émotions, la colère est la plus difficile à contrôler. Comment maîtriser ses excès?

Boris Cyrulnik : Si je réprime ma colère, je me fais mal pour ne pas blesser l’autre. Si je ne la réprime pas, je fais du mal à l’autre pour me protéger. La seule bonne stratégie de l’expression des émotions est d’apprendre à ritualiser sa colère : avec son cerveau si on a été bien élevé, avec des mots si on vous a appris à verbaliser, et grâce aux rituels culturels. Beaucoup d’enfants malheureux torturent des animaux jusqu’au jour où ils découvrent que leurs victimes souffrent aussi. On provoque ainsi le développement de l’empathie par une représentation d’images et de mots. Dès l’instant où la culture provoque la représentation de l’autre, je ne peux plus tout me permettre, je ne peux pas me montrer pervers… A partir de l’âge de 4 ans, tout enfant a les capacités de devenir attentif au monde de l’autre. Et là, on entre dans le péché possible !

Dans quelles circonstances la colère, fille de l’avarice et de l’envie, peut-elle encore être considérée comme un vice?

Boris Cyrulnik : Si je me mets en colère parce que vous m’agressez, je suis en légitime défense. En revanche, si je suis en colère et que ma colère vous rend malheureuse, vous fragilise, voire vous détruit, c’est un péché ! Comme je ne suis pas pervers, je me dois de ne pas exprimer ma colère par respect pour vous. Vivre ensemble nécessite de savoir maîtriser ses émotions, ses pulsions. D’autant plus que les émotions sont très contagieuses. On a fait l’expérience de filmer un volontaire occupé à écrire ses souvenirs. Un confrère mimant la joie entrait dans la pièce. Réaction ? L’homme souriait. Même expérience avec, cette fois, une expression de colère. Très vite, l’homme cessait d’écrire et réagissait. Troisième cas de figure : on prévenait le volontaire que l’homme avait pris une forte dose d’amphétamines. Cette fois-ci, l’indifférence l’emportait. Ce type a pris ces substances ? Qu’il se débrouille ! La colère n’est contagieuse que si l’on habite le même monde. Si ma représentation de la colère est différente de la vôtre, elle ne m’atteint pas. L’empathie s’arrête.

S’indigner contre le mal, la souffrance, l’injustice semble une saine attitude. Existe-t-il des colères vertueuses?

Boris Cyrulnik : Au Temple, il y en a un qui a chassé les marchands… C’était une juste colère ! Il considérait que ce lieu était souillé par leur présence, que pour croire en son Père, il fallait que le Temple redevienne un lieu de prière… C’est un mécanisme de défense. De même, si l’on attaque mon pays ou les miens, je me mettrai dans une juste colère. J’aurais, d’ailleurs, honte de ne pas le faire. Est-ce que les gens qui ont vécu les deux guerres mondiales, avec leurs incroyables massacres, se sont mis dans une juste colère ? Ils se sont défendus, oui, mais je ne suis pas sûr qu’ils se soient mis en colère ! Après la Libération, ceux qui se mettaient en colère étaient ceux qui n’avaient pas souffert de la guerre. Par leur comédie de la colère, ils se faisaient croire qu’ils avaient été indignés.

En cinquante ans, on est passé d’une certaine héroïsation de la violence, de la colère, à sa condamnation… Comment expliquez-vous cette évolution?

Boris Cyrulnik : Georges Duby disait que jusqu’aux années 60, entre 3 et 5 % de la population – aristocratie et grande bourgeoisie -, se développaient alors que les autres luttaient pour ne pas mourir. Quand j’étais gamin, on valorisait la violence des garçons. La vie quotidienne était violente. J’ai soigné les mineurs qui travaillaient dans la région. Des petits garçons de 12 ans descendaient à la mine. Pas question de pleurer. Il fallait être fort. Comme on l’a dit au père de ma femme : «Un homme ne traverse pas la vie sans connaître deux guerres et plusieurs bagarres de rue.» A l’époque, un homme qui ne se mettait pas en colère n’était pas un homme. Cela structurait la société. Aujourd’hui encore, dans les pays en guerre, on admire les hommes violents, on les décore. Dans les pays en paix, on décore plutôt les artistes et les sportifs… C’est un signe incontestable de progrès humain et relationnel, qui n’est pas sans effet secondaire.

Par exemple?

Boris Cyrulnik : L’évolution de la société et des relations hommes-femmes. Face aux femmes qui maîtrisent la procréation, gèrent de plus en plus la famille, occupent davantage de responsabilités, un grand nombre d’hommes démissionnent. Ils ne sont plus en colère, ils baissent les bras, quitte à vivre seuls. C’est triste d’un point de vue relationnel et culturel. Des études comportementales québécoises observent ce décrochage chez les jeunes Canadiens et Américains. Cela devient une vraie préoccupation sociale qui pourrait bien nous toucher dans une dizaine d’années.

Quelle découverte nous a livrée la neuro-imagerie sur ce qui se passe dans notre cerveau quand on voit rouge?

Boris Cyrulnik : L’amygdale rhinencéphalique flambe, elle consomme beaucoup d’énergie… Ce que l’ordinateur permet parfaitement de visualiser. On est biologiquement submergé par des substances comme les amphétamines, on rougit, on pâlit, le cœur s’accélère, la bouche est sèche, on se met à trembler… On a des modifications somatiques qui peuvent même être dangereuses. Certaines colères se terminent par des accidents vasculaires cérébraux, des infarctus, des hypertensions. Chez les animaux, il y a des équivalents de la colère qui provoquent des hémorragies gastriques ou surrénales mortelles.

col1

Y a-t-il, à l’inverse, un effet énergisant, euphorisant de la colère?

Boris Cyrulnik : Hormis la satisfaction de s’être libéré, d’avoir dominé ou fait taire l’autre, il y a, biologiquement, un effet euphorisant… Un homme qui avait commis des hold-up m’avait un jour raconté qu’avant l’attaque, il avait très peur. Puis, il ne pouvait passer à l’acte que dans un état d’extrême colère, avant d’éprouver une euphorie qui l’empêchait de dormir pendant près d’une semaine. Il y a, effectivement, un effet biochimique et des conséquences euphorisantes de la colère.

Attila piquait des colères légendaires. Pourquoi l’ire est-elle souvent l’attribut des puissants?

Boris Cyrulnik : Est-ce que l’on peut arriver au pouvoir sans être impulsif ? En politique, réfléchir trop longtemps, ne pas être réactif peut vous pousser à la perte, m’a-t-on dit. Dans ces milieux, l’impulsivité est une sélection. Freud, qui a eu des colères terribles – notamment avec Jung -, était un chef de bande. Est-ce que l’on peut être chef d’école sans colère ? A l’évidence, la colère peut avoir un bénéfice adaptatif : elle permet de s’entourer de fidèles dociles. Aujourd’hui encore, dans les quartiers où on assiste à une déculturation, on voit instantanément réapparaître les processus de socialisation archaïques. Les garçons violents prennent le pouvoir, euphorisés par des sous-chefs admiratifs qui font régner la terreur.

Que penser de ceux qui ne se mettent jamais en colère?

Boris Cyrulnik : Cela existe. Les athymormiques n’ont pas d’humeurs. Certaines de ces indifférences sont provoquées par de graves carences affectives. Ils arrivent à ne plus souffrir en devenant indifférents. La vie n’a pas de sens, de goût, ils se laissent mourir. Les alexithymiques, eux, n’arrivent pas à mettre de mots sur leurs émotions. Ils ont des émotions internes impossibles à synchroniser. Les malades atteints par un début de Parkinson présentent ce type de symptômes : la chute de dopamine les rend indifférents. Rien ne les concerne. La colère, comme la gaieté, est un partage.

Recevez-vous régulièrement des gens en colère?

Boris Cyrulnik : Oui, ça m’est arrivé. Ce sont les conséquences de la colère qui les amènent à consulter. Je pense notamment aux borderline, qui sont des gosses au développement douloureux… Ils sont tout le temps en colère et souffrent de ne pas pouvoir la contrôler. Ils s’isolent, brisent les liens, ce qui n’arrange rien. Ces jeunes vous réclament un « médicament contre la colère », mais ce n’est pas le fond du problème. Il convient de leur fournir une base de sécurité qui fera qu’ils n’auront plus besoin de la colère.

Vous qui êtes à l’origine du concept de résilience, qu’est-ce qui vous met encore en colère?

Boris Cyrulnik : Ma femme ne trouve pas ça normal, mais je ne me mets presque jamais en colère. Même dans les situations désagréables, je continue à parler gentiment aux gens qui m’agressent. Il y a un cas où, en revanche, je ne me contrôle pas : c’est le mépris. Ça vient sans doute de mon enfance. Les relations de mépris réveillent quelque chose de blessé au fond de moi qui fait que je ne réagis pas bien. Ça me révulse. Il faudra sans doute que j’en parle à mon psychanalyste !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s